Maisa Salih, journaliste syrienne et fondatrice de l’association SAMAR, incarne la résilience face à l’exil. Arrivée en France après avoir fui la guerre, elle a surmonté les défis de la marginalisation et de la reconstruction d’une vie professionnelle. À travers SAMAR, elle crée un espace où les femmes réfugiées arabophones peuvent partager leurs récits, déconstruire les stéréotypes et défendre leurs droits. Son parcours reflète une quête inlassable de justice et de solidarité, tout en mettant en lumière la puissance des voix féminines dans le changement social.
Contrairement aux idées reçues, la migration est fortement féminine. En 2020, les femmes représentaient 51.6% des migrations européennes. Pourtant, les femmes nouvelles arrivantes restent souvent négligées dans l’élaboration des politiques migratoires et sont très peu visibles dans l’espace public et médiatique. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, SINGA donne la parole aux femmes nouvelles arrivantes pour rendre leurs histoires visibles, pour qu‘elles prennent possession de l‘espace public et mettent en avant les projets qu’elles ont lancés.
Pouvez-vous rapidement vous présenter ?
Je suis une femme. Une femme engagée. J’œuvre pour comprendre le nouveau monde qui m’entoure et ma place en son sein. J’aime la photographie, la marche en pleine nature et les chiens.
Je suis Maisa Salih, journaliste syrienne spécialisée dans la couverture des questions liées aux femmes et au journalisme sensible au genre. J’ai obtenu un Master en journalisme de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris en 2023. J’ai travaillé dans l’audiovisuel, et maintenant je suis journaliste indépendante, écrivant pour plusieurs sites et plateformes médiatiques. Je suis aussi fondatrice de l’association SAMAR.
Quand êtes-vous arrivée en France, et depuis quel pays ?
Je suis arrivée en France il y a cinq ans. Je suis venue de Syrie via la Turquie.
Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées à votre arrivée en France ? Selon vous, ces difficultés ont-elles été accentuées par le fait d’être une femme ?
C’est une question complexe à laquelle on ne peut pas répondre simplement. En résumé, les difficultés auxquelles nous, en tant que femmes réfugiées, faisons face sont interconnectées, complexes et nombreuses, à commencer par l’idée de “recommencer à zéro”. L’idée de recommencer à zéro est effrayante, difficile, et signifie qu’on se dirige vers l’inconnu sans aucune aide, surtout après avoir vécu, comme moi, une expérience de guerre dévastatrice à la fois au niveau personnel et général.
Pour moi, recommencer à zéro signifiait revivre de nombreuses batailles que je pensais avoir déjà surmontées en tant que femme (comme la stabilité financière, mes compétences professionnelles, la protection de ma liberté personnelle, la construction d’un réseau de relations sûres, les stéréotypes, etc.).
Cependant, recommencer à zéro dans le contexte de la migration, de l’asile et de l’exil signifie commencer votre vie en marge de la société, être obligée de travailler encore plus dur pour être visible et entendue dans une nouvelle communauté, avec une nouvelle langue, tout cela en l’absence d’un réseau de relations sociales de soutien.
Tout reconstruire à partir de zéro en portant le fardeau et le traumatisme de la guerre et en laissant derrière soi son passé, son identité, sa famille et ses amis nécessite beaucoup de soutien, de solidarité, d’autonomisation et de force pour pouvoir surmonter ces défis et poser les pieds sur un sol ferme dans le pays qui nous accueille.
En tant que femme, réfugiée et arabophone, les difficultés prennent une autre forme et rendent l’installation plus difficile, en raison de la discrimination, des stéréotypes et des perceptions qui nous entourent, qui s’entremêlent avec le fait que nous sommes des femmes originaires de régions arabophones, directement ou indirectement, dans la relation avec les institutions gouvernementales et non-gouvernementales, dans la manière dont elles nous traitent et le discours qu’elles tiennent à notre égard.
Comment vous est venue l’idée de votre projet associatif ?
L’idée du projet SAMAR est le fruit de mon expérience personnelle ainsi que les expériences des femmes autour de moi qui sont en situation d’asile. Ce sont aussi les défis auxquels nous faisons face et les efforts que nous déployons pour être entendues et visibles dans nos nouvelles sociétés qui ont été à l’origine de SAMAR.
L’idée est surtout venue du manque de plateformes médiatiques ou d’espaces communs permettant aux femmes de raconter leurs histoires et expériences sur l’exil, les difficultés et les défis auxquels elles font face, ainsi que l’analyse des politiques d’immigration, d’asile et d’intégration d’un point de vue féminin et dans leur langue maternelle, l’arabe.
L’idée de SAMAR était de créer cet espace en fournissant aux femmes réfugiées arabophones les compétences nécessaires pour pouvoir écrire et s’exprimer d’elles-mêmes dans leur langue maternelle.
De plus, SAMAR cherche à permettre aux femmes d’être actives dans le changement de leur réalité en fournissant un espace sûr et partagé pour discuter de cette réalité, la déconstruire et essayer de trouver des solutions à partir de leur vécu et de leurs propres expériences. La condition nécessaire au succès de cette plateforme est que ces analyses soient présentées sous la forme de recommandations aux décideurs pour améliorer les conditions de vie des femmes dans le contexte de l’asile et de l’intégration.
Nous pensons également qu’il est nécessaire que ces histoires et ces expériences trouvent leur place dans le monde digital, c’est pourquoi nous cherchons également à avoir un contenu audio et visuel qui amplifie les voix des femmes et les rend visibles et audibles.
En quoi SINGA vous a été d’un soutien ?
Le soutien de SINGA a commencé le jour où ils ont cru et accepté mon projet. Ils m’ont invitée à le développer avec eux à travers leur programme d’incubation pour les entrepreneurs.
Depuis, SINGA a été un compagnon de route positif et un soutien solide pour moi, à travers toute son équipe et surtout les femmes qui m’ont offert un soutien véritable et inconditionnel. SINGA m’a aidée à surmonter la tension de ne pas parler couramment le français, ils m’ont offert un espace dans leurs bureaux pour commencer les ateliers d’écriture et les activités reliées à mon projet. Ils m’ont fourni aussi tout le soutien logistique nécessaire pour mener à bien ces ateliers.
Plus important encore, ils ont été la clé qui m’a permis de créer un réseau de soutien et de solidarité.
Pour en savoir plus sur les actions de SINGA Lyon : @singa_lyon
De quoi êtes-vous la plus fière aujourd’hui ?
Ce dont je suis la plus fière, c’est que ce projet porte le nom de SAMAR, en mémoire de Samar Saleh, une militante féministe, militante pour les droits de l’Homme, enlevée par Daesh en 2013. Elle est ma petite sœur, et je crois qu’elle serait fière que le projet qui porte son nom permet aujourd’hui aux femmes de se sentir en sécurité afin de partager leurs récits et histoires pour essayer de changer leur réalité. Je suis également fière d’avoir ressenti un changement positif, de la solidarité et du soutien pour ce projet (qui est à ses débuts) et ce grâce à tout ce qu’il apporte à la vie de plusieurs femmes qui y ont participé jusqu’à présent.
Quels sont vos rêves et vos projets pour l’avenir ?
Je nourris de grands rêves liés principalement à mon projet SAMAR, où j’aspire à ce que ma voix et celle des femmes soient entendues et que les femmes réfugiées et immigrées soient visibles, puissantes et compétentes dans leurs nouvelles sociétés.
Je veux qu’elles puissent mener leur vie dans une réalité plus juste à tous les égards, en particulier en termes de justice, d’égalité des opportunités, et d’équité économique et sociale, afin d’être capables de changer sans se sentir faibles et marginalisées une fois de plus après avoir fui leurs pays d’origine.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes issues de la migration ? Si vous aviez un conseil à une femme qui vient d’arriver, que lui diriez-vous ?
L’expérience de l’exil, de l’asile et de l’intégration est difficile et épuisante. Il n’est pas juste de la traverser et de faire face à ces défis seule. Cherchez toujours d’autres femmes solidaires et compatissantes pour vous aider à rester debout et surtout forte à nouveau.
La réalité n’est pas juste surtout pour les femmes qui se trouvent face à des strates de marginalisation et de discrimination. Bien sûr la réalité peut changer, mais cela nécessite de notre part d’être des initiatrices de changement, de refuser de nous adapter à elle si nous avons la force, l’énergie et la volonté pour le faire.
Chez SINGA, nous œuvrons pour libérer et mettre en lumière la force et le potentiel des femmes nouvelles arrivantes. 53% des personnes que nous accompagnons sont des femmes. En soutenant SINGA, vous contribuez à l’accompagnement et à l’émancipation de centaines de femmes nouvelles arrivantes chaque année, favorisant un monde où chaque individu, quel que soit son genre ou son origine, peut s’épanouir et réaliser ses rêves !
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Interview réalisée dans le cadre de la campagne de sensibilisation de SINGA Global autour de la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars 2024.
Pour en savoir plus sur SINGA et nous soutenir > https://www.helloasso.com/associations/singa-global