Le 14 avril de cette année, le gouvernement espagnol a officiellement approuvé le décret lançant le processus de régularisation migratoire extraordinaire. Cette mesure cible 500.000 personnes en situation administrative irrégulière arrivées en Espagne avant le 1er janvier 2026, et certaines personnes ayant demandé une protection internationale avant cette date. Cette décision contraste avec la réalité actuelle des personnes migrantes en situation irrégulière en France : abrogation en 2025 de la circulaire ministérielle de 2012 (“circulaire Valls”) qui permettait la régularisation chaque année d’environ 30.000 personnes en raison de leur vie familiale ou de leur travail ; nouvelle circulaire qui privilège les régularisations des travailleurs dans les métiers en tension et qui exige sept ans de présence en France pour tous les autres, un système dématérialisée de demande de titres de séjour (plateforme ANEF) avec de bugs structurels graves qui empêchent les usagers d’exercer leurs droits, durcissement des conditions d’accès à l’Aide Médicale de l’État, entre autres.
Le débat autour de la migration est remplit des concepts et des technicismes et vidé de l’humain : OQTF, régularisation, situation administrative irrégulière, CMA, ANEF, AME, etc. Lors de la décision du gouvernement espagnol, on rentrera rapidement dans le débat des mots et des intentions en faisant des parallélismes avec la France. On parlera rapidement de qui peut avoir accès à cette nouvelle mesure, et pour quels motifs. On entendra des arguments du type : “cette mesure ne pourrait jamais marcher ici”. Il y aura ceux qui disent que c’est purement économique, “c’est une décision très pragmatique, ce n’est pas la première fois que l’Espagne fait ça, de toute façon”. Des autres diront “c’est un devoir moral, étique, c’est une mesure humanitaire”. Comme si les politiques publiques ont besoin des explications si simplistes. Il y aura alors des candidats présidentiels en France, qui prennent la parole en disant que cette mesure représente un risque pour l’Europe et l’espace Schengen et en associant la régularisation espagnole à un risque de circulation secondaire vers la France. Comme si une personne régularisée est une personne naturalisée. Comme si nous, les immigrés non communautaires, pouvons librement nous installer dans un autre pays de l’UE que celui qui nous a délivré un titre de séjour. Il y aura des autres qui se focaliseront sur les faillites du système, les longues queues aux préfectures, les personnes qui pernoctent pour faire la démarche. Peu parleront sur ceux et celles qui leur vie va changer. Ceux et celles qui deviendront visibles, qui auront une existence administrative hors les pénombres, ceux et celles qui auront des papiers. Peu parleront aussi de la force motrice des collectifs et ONGs que pendant 6 ans se sont battus pour une reforme pareil.
L’Espagne a décidé de régulariser la situation administrative de 500.000 personnes dans un moment dans lequel les personnes migrantes sont criminalisées. Un moment dans lequel la migration est associée à des politiques sécuritaires et d’éloignement. Certaines groupes bruyants insisteront pour que la migration, ce phénomène qui a toujours fait partie de notre histoire, devient le bouc émissaire de tous les maux des sociétés occidentaux. On voit des gouvernements investir en technologies de surveillance dans les frontières et les eaux européens, des procédures de plus en plus rocambolesques pour expulser des personnes, même dans des pays tiers dont ils n’ont jamais mis un pied. D’autres, persévéreront dans la conviction que s’ouvrir à la migration, c’est renforcer nos sociétés, qu’une société qui traite dignement à ceux et celles qui viennent de loin c’est une société qui sera plus juste et égalitaire dans son ensemble.
“Esta ley nos salva la vida” (“Cette loi nous sauve la vie”) je lis dans un article d’un journal espagnol. Plusieurs personnes racontent ce qu’elles comptent faire une fois ayant obtenu un titre de séjour : apprendre l’anglais, visiter la famille dans leur pays d’origine, travailler en conditions dignes, cotiser, ouvrir un compte bancaire, reprendre ses études, etc. Les réponses sont variées mais elles ont toutes un élément en commun : se permettre de rêver et de se projeter sans la peur de voir leur vie arrêté du jour au lendemain. Car avoir des papiers est pour nous la certitude que notre vie peut juste “continuer à l’être”.
Si 500.0000 personnes pourront sortir de l’invisibilité à laquelle elles ont été soumises et tous les abus que cela comporte c’est aussi grâce au mouvement de la société civile. Cette réforme est le résultat de 6 ans de lutte du Mouvement Regularización YA, conformé par des collectifs et des associations antiracistes et en pro de la justice social. Établi en 2020, le mouvement avait lancé en 2022, une “Iniciativa Legislativa Popular” (ILP) qui avait collecté 700.0000 signatures. Pendant 6 ans le mouvement a nourri le débat public avec la voix des personnes migrantes lors des interpellations aux hommes et femmes politiques, ainsi que lors des campagnes de sensibilisation et plaidoyer.
Dans un monde dans lequel l’impuissance veut se prendre à nos volontés, nous devons croire au pouvoir des murmurations, à la capacité de tous ensemble nous dilater et contracter comme une seule entité vivant, en créant des mouvements qui brisent les barrières et créent des liens.
En régularisant 500.000 personnes l’Espagne donne d’avenir à ces hommes et femmes et nous ouvre une fenêtre pour continuer à croire à la force du collectif, et à la force de nous organiser est nous mobiliser gardant toujours la personne au centre de nos actions.
Note 1 : Une ILP en Espagne est “un mécanisme de démocratie directe grâce auquel les citoyens et citoyennes peuvent proposer des lois afin qu’elles soient prises en considération, débattues et approuvées au Congrès. Son approbation est contraignante, c’est-à-dire obligatoire.” (Regularizacion YA).
Note 2 : La mesure de régularisation espagnole accorde un titre de séjour d’un an permettant de travailler dans tout le territoire espagnol et dans n’importe quel secteur d’activité.