Mayotte est à nouveau au cœur du débat sur l’immigration. Expulsions de personnes en situation irrégulière, renforcement du contrôle des frontières, propositions pour limiter le droit d’asile ou le droit du sol : ces dernières semaines, les annonces politiques se multiplient. Mais que disent de la migration celles et ceux qui vivent à Mayotte ? D’origine centrafricaine, mahoraise et malgache, Léonelle Redjekra vit sur l’île depuis 2017. Entrepreneure, elle partage un regard nourri par son propre parcours sur un territoire façonné depuis des siècles par les migrations, les circulations et les rencontres. Une invitation à aller au-delà des chiffres et des discours politiques.
« Le 21 août, Édouard Philippe choisit l’archipel de Mayotte pour lancer sa campagne pour 2027 : le candidat Horizons y annonce vouloir « fermer les vannes de l’immigration », avec la suspension pendant tout un quinquennat du droit d’asile, du droit du sol et du regroupement familial, ainsi que la création d’un « centre de retour » en Afrique de l’Est.
Cinq jours plus tard, le 26 août, c’est au tour de Sébastien Lecornu de se rendre à Mayotte, un an après le lancement du plan quinquennal de refondation de Mayotte. Entouré de six ministres, le Premier ministre préside à la base navale de Dzaoudzi une réunion de l’état-major chargé de la lutte contre l’immigration clandestine, et annonce une « militarisation » du dispositif : drones, ballons captifs, navires intercepteurs (leur nombre doit passer de neuf à treize d’ici 2028), avec l’objectif affiché de « faire disparaître les angles morts autour de l’île ». Sur le terrain civil, il fixe aussi un cap : dépasser les 16 500 éloignements déjà réalisés depuis le début de l’année.
Deux déplacements, à quelques jours d’écart, avec l’immigration comme grille de lecture quasi unique de Mayotte dans le débat national.
Depuis l’Hexagone, on dit de Mayotte qu’elle est un département confronté à la pauvreté et à des difficultés structurelles majeures. Que c’est une île aux paysages exceptionnels, d’ailleurs souvent réduite à son lagon et à ses eaux turquoise. Mais surtout, on parle d’elle comme d’un territoire où l’immigration est devenue le principal sujet de discussion.
Entre ces trois images, une réalité bien plus complexe existe.
Celle des femmes et des hommes qui, chaque jour, font avec une réalité parfois difficile : l’accès à l’eau, le logement, les infrastructures, les embouteillages, l’insalubrité, la précarité, la charge mentale, l’accès aux droits ou encore l’accès aux services essentiels. Et dans cette réalité quotidienne, une chose nous semble essentielle : les difficultés du territoire ne s’arrêtent pas à la frontière entre « celles et ceux qui sont d’ici » et « celles et ceux qui viennent d’ailleurs ».
Elles concernent, à des degrés différents, toutes les personnes qui vivent à Mayotte.
Parler de migration à Mayotte, c’est aussi parler de l’histoire même du territoire. La population mahoraise est le fruit de plusieurs siècles de circulations, de rencontres et de brassages. Des populations venues d’Afrique, de Madagascar, du monde arabe et de l’espace swahili ont contribué à façonner l’identité de l’île.
Cette histoire se lit encore aujourd’hui dans les langues que l’on entend dans les rues, dans les prénoms, dans les pratiques culturelles, dans les croyances, mais aussi autour d’une table. Le plurilinguisme de Mayotte raconte une histoire. La cuisine aussi. Les produits locaux, les épices, les techniques culinaires et les traditions témoignent de ces circulations anciennes entre Mayotte, les Comores, Madagascar, l’Afrique continentale et le monde arabo-musulman.
La migration n’est donc pas une réalité apparue récemment à Mayotte. Elle fait partie de l’histoire du territoire. Aujourd’hui cette histoire se perpétue : de nouvelles personnes arrivent, Érythréennes, Somaliennes, Afghanes, Éthiopiennes, Burundaises, Congolaises, Tanzaniennes… Elles arrivent avec leur histoire, leur langue, leurs compétences, leurs espoirs et parfois des parcours d’exil particulièrement difficiles.
Aujourd’hui, la discussion politique se résume à répondre à deux questions : comment expulser ? comment empêcher l’arrivée sur le territoire ?
La question est rarement : comment accueillir ces personnes ? comment leur permettre de trouver leur place et d’offrir le meilleur d’elles-mêmes pour tirer Mayotte vers le haut ? comment faire de leurs parcours et de leurs compétences une richesse pour Mayotte ? Et surtout, comment éviter qu’une société ne s’effondre en consacrant toutes ses ressources à exclure plutôt qu’à inclure ?
Il s’agit de créer suffisamment d’espaces pour que les uns puissent rencontrer les autres, apprendre les uns des autres et construire ensemble.
Une activité culturelle.
Un repas partagé.
Un projet entrepreneurial.
Une rencontre sportive.
Un atelier.
Une conversation autour d’une langue.
Une initiative citoyenne.
Ce sont parfois de petites rencontres qui permettent de changer un regard. Et lorsque ces rencontres se multiplient, elles peuvent produire quelque chose de plus grand : un mouvement collectif. »
Léonelle Redjekra est une entrepreneure et porteuse de projets engagée, installée à Mayotte depuis 2017. Née en République centrafricaine et ayant grandi entre l’Hexagone et la Guyane, elle porte un parcours nourri par plusieurs territoires et cultures. Après des expériences dans l’immobilier, le BTP et la conduite de projets, elle s’oriente vers l’entrepreneuriat et l’économie sociale et solidaire.
Fondatrice de Léo Events et Léo Mode, elle développe des projets autour de la photographie, de l’audiovisuel, de la communication et de la valorisation des tissus africains et des savoir-faire artisanaux et initiatives locales (acteurs publics et privées). Elle est également membre fondatrice de Makazi Yangou, une association engagée autour de l’habitat digne et de l’accompagnement des personnes vulnérables.
Avec Léo Digit, elle poursuit son engagement en faveur de la visibilité des femmes entrepreneures et de la valorisation de leurs savoir-faire dans l’océan Indien. Son parcours a notamment été distingué par le titre de Talent BGE mahorais 2025, ainsi que par le Challenge Innov’Ultramarin, dont la première édition s’est tenue en 2026 à l’initiative de France Travail et de ses partenaires. Ce challenge récompense des entrepreneurs ultramarins qui développent, grâce à l’innovation et à l’intelligence artificielle (IA), des solutions répondant aux enjeux de leur territoire et contribuant au développement de l’emploi et de l’entrepreneuriat.
À travers ses différentes initiatives, Léonelle crée des passerelles entre entrepreneuriat, création, numérique, inclusion et développement territorial.